L’avis qui ne comptait pas.

Une lecture sensible et osée de L’Odyssée par Christopher Nolan

Moi qui ai adoré L’Odyssée, j’étais extrêmement impatiente à l’idée de découvrir le film que nous concoctait Christopher Nolan. Lors de sa sortie, je n’étais pas revenue de vacances, donc j’ai dû patienter. Si tôt revenue, me voilà excitée comme une puce dans mon cinéma de prédilection. J’ai pris mes provisions — ma gourde et des chocolats clandestins — je suis prête, il ne manque plus que les places ! Mais il n’y en avait plus. La séance affichait « complet », ainsi que les suivantes. Même scénario dramatique dans le cinéma voisin. Sur le chemin du retour, je croise d’autres naufragés de L’Odyssée. On boude tous en chœur dans un silence déçu. Coup de grâce, une conversation animée s’élève dans le bus entre des gens-qui-ont-vu-le-film et qui se mettent à divulgâcher. Ok Tirésias. Je boude. Je voulais voir L’Odyssée, pas la vivre… 

Après avoir été un peu plus organisée, j’ai fini par voir L’Odyssée de Christopher Nolan au cinéma. Et ce fut une expérience quasiment angoissante pour moi tant j’étais plongée dans l’histoire, séduite par des images vraiment très belles, mais aussi parasitée par l’écho des véritables chants d’Homère. Il y avait des choix scénaristiques qui m’échappaient totalement, que je trouvais grossiers, mais cela devenait au fur et à mesure si grossiers qu’ils ne me parurent pas hasardeux et je me suis interrogée sur les intentions de Christopher Nolan. Au fil du temps, je pense avoir compris ce qu’il se passait et pourquoi il y avait un décalage entre ce que je connais et ce que l’œuvre cinématographique me présentait : et là, j’ai trouvé cela tout simplement génial. La fin du film a confirmé ce que je pensais. Je peux donc affirmer que j’ai adoré cette vision de L’Odyssée que nous propose Christopher Nolan. Je développerai mon propos plus tard dans l’article, mais je dois divulgâcher pour cela, donc je vous préviendrai lorsque je commence. *

J’ai été très heureuse de voir mis en valeur des personnages que j’ai adorés dans L’Odyssée et que l’on oublie parfois dans les adaptations, comme Eumée le porcher et Euryloque le sage compagnon. J’ai beaucoup aimé l’importance donnée à Agamemnon, d’un charisme fou, que je regardais bouche ouverte, d’un air niais, cheveux dressés sur la tête. L’instigateur de la guerre de Troie devient le véritable « méchant » de l’histoire, laissant aux rôles du cyclope, des sirènes, de la sorcière et de Scylla celui de créatures initiatrices. Télémaque a été si bien choisi que j’ai pu retrouver la compassion que je ressentais pour lui lorsque je lisais L’Odyssée. Antinoüs, de la même manière, me sortait par les yeux.

Moi qui suis une grande adepte des alternances passé-présent, j’ai été évidemment conquise par le fait que le film respecte ce genre de narration qui existe déjà dans l’épopée. Le film est par ailleurs très respectueux de l’enchaînement original des chants. Ce n’est pourtant pas parfait, notamment car certains d’entre eux ont été fusionnés. Lors des banquets, ce n’est pas très dérangeant. En revanche, quand il s’agit de mélanger carrément deux épisodes en changeant le rôle des uns et des autres, cela me déplaît franchement…

Toutefois, ce sont les seuls défauts que je constate. J’ai adoré voir ces images exceptionnelles que je rêvais de voir apparaître sur grand écran depuis que j’ai lu L’Odyssée, et j’ai beaucoup aimé la sensibilité avec laquelle cette histoire a été racontée. Ulysse est parfois plus propre dans cette version, mais il n’échappe pas à l’analyse du spectateur et il n’échappe pas à ses responsabilités. D’ailleurs, je pense que si certaines scènes n’ont pas été jouées telles qu’elles le sont dans L’Odyssée, c’est car elles ne correspondent pas aux valeurs de l’Homme moderne. En d’autres termes, ce qui ternirait le portrait d’Ulysse à notre époque, ne le ternissait pas lorsque L’Odyssée a été racontée, ce qui signifie que pour conserver un message proche du texte original, il est nécessaire de faire quelques ajustements. Je n’ai pas eu le sentiment qu’on voulait rendre le personnage plus lisse, au contraire, je trouve que c’est le beau portrait d’un homme qui évolue et qui doit faire face à l’idée que certaines victoires sont des échecs.

** A partir d’ici, je spoile, je divulgâche, fuyez et revenez quand vous l’avez vu ! **

Lire le spoiler en son âme et conscience

Quand je lisais L’Odyssée, j’étais stupéfaite de la place des dieux et déesses dans l’œuvre, qui semblent jouer une partie d’échecs en utilisant les hommes comme des pions. Ulysse paie pour ses péchés envers les dieux, en particulier Poséidon, et son libre arbitre demeure limité tant il se trouve tantôt condamné, tantôt sauvé par les dieux. Les interventions divines ne sont pourtant pas présentes dans le film de Christopher Nolan et j’en ai été fortement perturbée, presque déçue et agacée au début. Dès les premières images, Athéna brille par son absence. Elle aurait dû prendre les traits d’un mendiant puis inviter Télémaque à rejoindre Sparte : or, il y a bien un mendiant, qui ne ressemble en rien à une déité, qui recommande au fils d’Ulysse d’aller à Sparte. Ce dernier fait une petite référence à Athéna en évoquant le regard « sage » de l’indigent, mais c’est tout. Pourtant, petit à petit, j’ai remarqué que là où les dieux interviennent dans le texte, le film, au même moment, ne représente pas une déité mais propose à la place une manifestation divine telle que les hommes en voyaient auparavant : par exemple, Zeus est absent, mais le tonnerre gronde en fond. Finalement, dans L’Odyssée de Christopher Nolan, les dieux sont présents tels qu’ils l’ont toujours été dans la vie des hommes : par des signes, des manifestations, des « peut-être », des extrapolations humaines. L’Athéna qui accompagne Ulysse tout au long du film se révèle à la fin être en réalité le fantôme d’une fille massacrée par les troupes d’Agamemnon dans une guerre injuste. Ulysse s’accroche à une déité pour ne pas voir les tourments de sa propre conscience. On en vient finalement à se demander si les hommes n’utilisent pas les dieux pour se dédouaner et fuir leurs responsabilités. La manière dont Nolan représente les déités dans son film est d’une grande finesse et je n’en ai peut-être pas une lecture pertinente, mais j’ai adoré ce jeu-là, et cette pseudo absence divine est loin d’être grossière.

Commentaires

Une réponse à “Une lecture sensible et osée de L’Odyssée par Christopher Nolan”

  1. Avatar de ta d loi du cine

    Ah Waouw, j’avais raté le fantôme! Merci de l’avoir repéré (l’histoire ne dit pas COMBIEN de vois vous avez vu le film, finalement, juste que ça a été dur de le voir au début…).
    Tout à fait d’accord sur le fait que ce film présente une « vision d’auteur » de L’Odyssée et ne se prétend pas une « adaptation fidèle » de l’oeuvre…
    (s) ta d loi du cine, « squatter » chez dasola

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