L’avis qui ne comptait pas.

On achève bien les chevaux : le jour où le film de Pollack m’a fait aimer le roman d’Horace McCoy

Tout a commencé sur le prolifique blog du Cannibal Lecteur : en février 2026, la belette nous présentait le roman, dans une réédition à la couverture très esthétique, précisant qu’il s’agissait davantage d’un roman noir sur le contexte social des USA dans les années 1930 que d’un roman policier. Séduite par le concept du livre qui me rappelle « Marche ou crève » de Stephen King, séduite par cette couverture épurée mais vintage, je bondis en commentaire et en plaisantant sur mon manque de culture, je lance l’idée de lire le livre puis de visionner le film. C’est ce que j’ai fait un mois plus tard. J’ai craqué en librairie sur la couverture du roman d’Horace McCoy, j’ai lu le livre et j’ai vu le film de Sydney Pollack.

Je lisais, un peu abasourdie au début, cette histoire qui mène un couple d’inconnus à danser pendant des heures, parmi plein d’autres candidats, pour essayer de remporter une somme qui leur paraît titanesque : 1000 dollars. Je connaissais les marathons de danse à cause de la série américaine Gilmore Girls, mais je ne savais pas que le concept avait existé au premier degré, sous une forme aussi malsaine. Venez, pauvres gens, désespérés, futures vedettes de cinéma déjà déçues, filles-mères, vétérans, venez donc vous bousiller les chaussures, le dos et les pieds, et vous fatiguer jusqu’au malaise pour occuper une foule attentive ! Venez donc faire de votre souffrance un spectacle ludique pour quelques dollars !

Gloria et Robert sont très différents mais ils ont un point commun : ils auraient bien aimé être acteurs et c’est pour cela qu’ils sont venus à Hollywood. Mais ils ne sont que figurants : comme tout le monde. Ils sont tous les deux déçus : comme tout le monde. Ils rêvaient de paillettes, ils ont ramassé de la poussière : comme tout le monde. Mais Gloria a une idée, on ne sait si c’est une pulsion de vie ou une pulsion de mort, mais elle incite Robert à s’inscrire à ce marathon de danse, et Robert, apathique, cède à peu près à tout. Il est maladroit, gentil, tendre, mais parfois désespéré d’entendre Gloria, amère, critiquer tout avec une lucidité piquante qui l’entraîne dans un cercle vicieux de souffrance psychologique. Parfois, Gloria répand sa noirceur sur les autres.

J’ai lu ce roman rapidement mais sans passion particulière. Je trouvais l’œuvre tiède, peut-être même un peu trop propre. La critique de la société américaine de l’époque, qui s’abreuve d’une des toutes premières télé-réalité, me paraissait plutôt banale, bien que le phénomène fût bien analysé. Lorsque je lisais tout cela, je trouvais que c’était juste, mais pas fascinant non plus. La fin ne m’a pas surprise, elle m’a interrogée ; je voulais que cela se termine autrement.

Et puis j’ai vu le film de Sydney Pollack et le désastre fut si grand qu’il mît en lumière toutes les qualités du roman d’Horace McCoy.

Je vais être franche, puisque mon avis ne compte pas et qu’on est ici dans mon petit trou plein de poussière, mais le film de Syndey Pollack est tellement misogyne qu’il est passé totalement à côté du livre et qu’il est même devenu, à mon sens, une sorte de représentation de ce que dénonçait l’œuvre originale. Le film devient cette espèce de spectacle voyeuriste superficiel qu’Horace McCoy tente de critiquer, phrase par phrase, épisode par épisode.

Si vous me lisez toujours, accrochez-vous, car je suis très mécontente.

Dès le début, j’ai senti que quelque chose clochait : dans cette version, Robert vient en simple spectateur et se retrouve à danser avec Gloria par un concours de circonstance. D’homme appâté par le gain à cause des circonstances économiques et connaissant le caractère de sa partenaire de danse, Robert devient le gentil garçon qui rend service à la si pénible et surprenante Gloria, jouée par une Jane Fonda magnifique mais imbuvable, à peine tourmentée. On améliore le portrait de l’homme, et on ternit celui de la femme, en quelques scènes préliminaires, tout doucement.

Puis il y a cette Alice Leblanc, rajoutée de toutes pièces dans l’adaptation cinématographique, qui jouera l’actrice folle, obsédée par ses robes, superficielle, mais très belle, qu’on adore voir craquer sous la douche dans une scène intense où le mâle vient s’illustrer en sauveur viril et raisonnable. D’ailleurs, dans ce film, on dirait que seules les femmes craquent pendant le marathon, seules les femmes sont en conflit, et ça se dispute pour des chiffons ! Choses qui n’arrivent à aucun moment dans un roman rythmé par des incidents réellement intéressants et en phase avec les problèmes sociaux de l’époque. Incidents d’ailleurs dont l’origine naît autant des femmes que des hommes ! Le film de Sydney Pollak est sorti 30 ans après le livre et c’est le livre qui paraît plus moderne.

Là où Gloria, dans le livre, laisse entendre qu’elle a vécu un parcours difficile pour une femme, avec tout ce que cela implique, là où on décèle un abandon total face aux réalités insupportables de la vie, sur le plan amoureux, économique, social, là où on l’on sent une dépression profonde et peut-être incurable, dans le film, on met de l’agacement, des contrariétés, de la mauvaise foi, on représente Gloria atterrée par un bas déchiré, comme si c’était la goutte de trop ! Gloria est pénible aussi dans le roman, parce qu’elle étend son mal-être et contamine les autres, mais dans l’adaptation, c’est l’incarnation d’une pimbêche capricieuse.

Je me suis sincèrement demandé, après avoir vu le film, si Sydney Pollack n’avait pas pensé, lorsqu’il eut terminé son œuvre : « on achève bien les chevaux alors pourquoi pas les femmes ? ».

Commentaires

Une réponse à “On achève bien les chevaux : le jour où le film de Pollack m’a fait aimer le roman d’Horace McCoy”

  1. Avatar de keisha41

    Ni lu ni vu, trop noir pour mon petit coeur sensible, je le sens…

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