
Le 8 mars, c’est la Journée Internationale des Droits des Femmes, mais puisqu’une unique journée ne serait jamais assez en termes de plaisir, comme beaucoup, j’ai décidé de prolonger le thème tout au long du mois. J’ai regardé çà et là les défis proposés pour cette occasion, j’ai beaucoup tergiversé, fait des listes, effacé des listes, recommencé des listes… quand soudain, l’esprit s’éclaire, l’épiphanie se produit : il existe déjà une liste ! Celle des femmes ayant reçu le Prix Nobel de littérature ! Voilà donc quelle forme prendra mon hommage : pendant le mois de mars, je ne lirai que des œuvres écrites par des Femmes ayant reçu le Graal littéraire qu’incarne le Prix Nobel.
*
Après avoir découvert Selma Lagerlof, la pionnière suédoise, je fais un bond de 84 ans pour rendre hommage au Prix Nobel de 1993 : Toni Morrison. Pour être parfaitement honnête, j’ai déjà lu et aimé plusieurs de ses romans, mais je l’ai incluse dans ma petite sélection pour m’assurer un moment de réconfort. Je veux bien me lancer des défis mais il me faut des passerelles rassurantes. Et entrer dans un roman de Toni Morrison, c’est comme rentrer à la maison, enfiler ses pantoufles, retirer son soutien-gorge et boire un thé trop infusé en épiant par la fenêtre les drames du bout de la rue.
J’ai donc ouvert Sula, qui est son deuxième roman. J’avais déjà lu et profondément aimé L’œil le plus bleu, le tout premier et, il me semble, celui qu’elle aime le moins. J’ai choisi Sula parce qu’un jour, une amie qui ne lit jamais m’avait confié que Sula de Toni Morrison faisait partie des exceptions. Elle l’avait lu, elle l’avait aimé. Et moi, je m’étais toujours demandé ce qu’elle avait trouvé dedans. J’ai aujourd’hui mes réponses — et je vais les garder pour moi.
Sula fait partie des romans de Toni Morrison qui sont simples, accessibles à lire. Loin du Beloved compliqué à comprendre, dont les chronologies se superposent et s’entremêlent, cette œuvre-ci propose une construction plutôt classique. Il y a des souvenirs, bien sûr, mais ce n’est pas diffus ou confus. Deux amies, Sula et Nel, vivent dans une petite ville miséreuse portée par une communauté noire en difficulté. Et toutes les deux vont se trouver, comme deux âmes complémentaires, qui se nourrissent l’une de l’autre, ne font qu’une, partagent un secret odieux… jusqu’à ce que la vie adulte les sépare.
Le récit est simple, les thèmes sont difficiles : développés sans cesse chez Toni Morrison par la suite, ils sont réservés à un public averti. Il y a de la perversion, de la cruauté, des gens qui brûlent, des adultes déviants, des enfants cinglés, une ville mortifère, plusieurs nuances de folies. Et tout ça, sous la plume réjouissante de l’autrice, qui est capable de se jouer d’un détail, de décrire des sensations et des émotions précises comme personne, de nous flanquer des tabous sous le nez comme on donnerait des petites tapes sur la main. Elle manie l’humour avec brio, car il est bien là, pointant dans le chaos.
L’ironie grince, la vérité mord, et toujours dans la noirceur de l’âme humaine brille une lumière chaude, presqu’enivrante, propre au soleil étouffant et à Toni Morrison.





Leave a Reply