
« Je ne bougerai pas d’ici tant que je n’aurai pas vu un bébé salamandre » ai-je assuré, en trépignant dans le froid et en sondant le fond trouble de la fontaine des Carmélites. Auprès de moi, Monsieur attendait silencieusement, ne protestant pas, sachant que je me lasserais avant lui — et sans doute curieux, lui aussi, d’apercevoir ladite créature. J’avais lu sur un petit panneau que des salamandres aimaient à se reproduire dans la fontaine du Carmel de Morlaix alors j’étais venue voir. Si les vacances ne servent pas à se coller contre de la vieille pierre en fixant de l’eau sombre dans le froid, à quoi servent-elles ? Croyez-le ou non, ma patience fut récompensée : deux petits têtards se sont montrés subrepticement, sans doute interrompus sur leur chemin par mon glapissement ravi.
Voilà mon expérience avec les salamandres. Et avec Karel Čapek, l’expérience est courte également : je n’ai lu de cet auteur que le désopilant L’année du jardinier, qui m’avait fait glousser franchement. Enthousiaste après cette lecture, j’avais jeté un œil sur sa bibliographie et j’avais retenu La guerre des salamandres, à cause du titre. Je suis sensible au charme des lézards — vous l’aviez compris.
Quelle heureuse lecture ! Le ton de Karel Čapek est savoureux, d’une modernité telle que j’ai dû vérifier les dates d’existence de l’auteur, convaincue en le lisant que je ne le visualisais pas au bon siècle. Et pourtant, je ne me trompais pas : Karel Čapek est mort en 1938, avant même que la seconde guerre mondiale n’éclate. Incroyable.
Cette histoire loufoque, qui raconte comment un capitaine chasseur de perles parvient à créer du lien avec des salamandres indonésiennes particulièrement intelligentes, est traitée avec un humour malicieux. Les fameuses salamandres, nous le comprenons assez vite, ne vont cesser d’évoluer, troublant l’ordre établi par l’Humanité. A moins que ce ne fût l’inverse…
J’ai ri. J’ai mis du temps à rire mais après quelques centaines de pages, toute immergée dans ce récit que je prenais très au sérieux, car j’étais à la fois effrayée par les salamandres et sensibles à leur condition, j’ai soudain réalisé ce que je lisais : une satire absurde formidable. L’absurde, c’est ce qui me fait le plus rire. Je trouve l’absurde irrésistible. J’ai donc fini par rire à en trembler des épaules parce que c’était absurde à souhait.
Et ce qui va de pair avec l’absurde, c’est la lucidité. Prenez-moi pour une folle — du genre à camper devant une fontaine pour regarder des têtards — mais je ne pense pas que, si des salamandres devenaient ce qu’elles deviennent dans ce roman, l’Humanité se comporterait autrement.
Karel Čapek semble nous connaître par cœur, nous, nos sensibilités et nos travers, et il s’en moque, tendrement, absurdement, comme si ce n’était pas si grave que l’Humanité fût ce qu’elle est.





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