L’avis qui ne comptait pas.

Femmes Prix Nobel — La supplication de Svetlana Alexievitch

Le 8 mars, c’est la Journée Internationale des Droits des Femmes, mais puisqu’une unique journée ne serait jamais assez en termes de plaisir, comme beaucoup, j’ai décidé de prolonger le thème tout au long du mois. J’ai regardé çà et là les défis proposés pour cette occasion, j’ai beaucoup tergiversé, fait des listes, effacé des listes, recommencé des listes… quand soudain, l’esprit s’éclaire, l’épiphanie se produit : il existe déjà une liste ! Celle des femmes ayant reçu le Prix Nobel de littérature ! Voilà donc quelle forme prendra mon hommage : pendant le mois de mars, je ne lirai que des œuvres écrites par des Femmes ayant reçu le Graal littéraire qu’incarne le Prix Nobel.

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Durant cette petite aventure littéraire, il était important pour moi de voguer sur divers continents. Après la Suède avec Selma Lagerlöf, primée en 1909, puis les Etats-Unis avec Toni Morrison, primée en 1993, j’embarque dans la littérature de la dissidente biélorusse Svetlana Alexievitch, récompensée par le Prix Nobel de littérature en 2015. J’ai à peine lu son parcours pour me décider. À vrai dire, j’ai compris qui elle était en lisant simplement sa bibliographie : La guerre n’a pas un visage de femme, La fin de l’homme rouge, Les cercueils de Zinc… Malgré les menaces, Svetlana Alexievitch recueille la parole, la respecte, la diffuse. Et j’ai choisi de lui faire confiance en lisant La supplication — Tchernobyl, chroniques du monde après l’Apocalypse.

La catastrophe de Tchernobyl était pour moi un événement vague, un univers flou, poreux, presque mythologique. Et puis j’ai regardé une série HBO sur le sujet et j’en suis restée profondément marquée. J’ai été emplie d’une profonde gratitude pour les hommes qui se sont sacrifiés, pour construire le sarcophage, nettoyer, enterrer, sceller, contenir… afin que je puisse vivre normalement, afin que le cœur de l’Europe puisse continuer de battre. Je n’imaginais pas bien l’horreur de la chose, je ne savais pas combien de héros avaient péri pour nous. Horrible, c’est un mot : la réalité, elle, n’a pas de nom.

J’ai compris cependant en lisant les témoignages constituant La supplication que la catastrophe nucléaire était une nouvelle guerre. Une nouvelle guerre inédite, avec des règles du jeu différentes et inconnues, qui ont fait ployer les épaules d’une population déjà usée par les guerres humaines précédentes.

Je ne peux pas commenter la plume de Svetlana Alexievitch car elle ne parle pas : son roman entier repose sur des paroles recueillies dans toute leur pureté et leur douleur. Ce que l’autrice ajoute, ce sont des titres poétiques et évocateurs : « Monologue sur ce dont on peut parler avec les vivants et les morts », « Monologue sur un témoin qui avait mal aux dents et qui a vu Jésus tomber et gémir », « Monologue sur la légèreté de devenir poussière ».

Ces monologues sont beaux. Ils semblent recueillis avec une grande honnêteté : lorsqu’un témoin reproche à Svetlana Alexievitch de vouloir s’abreuver de morbide, comme tous les autres journalistes, Svetlana Alexievitch ne censure pas. Ces monologues sont magnifiques parce que malgré les souffrances racontées, parfois en détails, ils révèlent que dans chaque être humain, toute une philosophie et une poésie ont poussé sur ce terreau de malheurs. Je crois qu’ils sont tous là : ceux qui ont menti pour suivre les ordres, ceux à qui on a menti, ceux qui ont fui, ceux qui sont restés, ceux qui ont été expulsés, ceux qui ont alerté, ceux qui ont regretté et ceux qui ont maintenu l’idée qu’il fallait y aller. Et puis, unanimement, un constat : la vie prime.

Ce livre, ce n’est pas un étalage voyeuriste d’horreurs en tous genres : c’est une pulsion de vie.

Commentaires

Une réponse à “Femmes Prix Nobel — La supplication de Svetlana Alexievitch”

  1. Avatar de keisha41

    Oh je l’ai lu, le seul à ce jour, tellement il faut avaler tout ça! Bon choix, en tout cas.

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