
Je vais ouvrir ici mon année 2026 avec Maryse Condé : c’est une décision qui me paraît propre et optimiste comme un mélange de clémentine et de chocolats. Comme d’habitude, le roman m’a sauté dans les mains. J’errais à la médiathèque avec toute l’innocence du monde quand je suis passée tout-à-fait par hasard dans le rayon de Maryse Condé. La couverture toute colorée et le titre bien sombre m’ont capturée, je n’ai pas résisté, je n’ai rien pu faire, et en octobre 2025, j’ai dévoré la femme cannibale.
Il y a plusieurs effets de croisement dans ce roman : Rosalie, une Guadeloupéenne qui vit désormais en Afrique du Sud, vient de perdre son mari, assassiné dans les rues du Cap. Voilà qui met cruellement fin aux vingt ans de relation entre ce joli couple mixte. Et Rosalie, qui aime la peinture et ne sait pas grand-chose sur elle-même, n’est pas obsédée par le curieux meurtre de son époux, elle est plutôt obsédée par un scandale qui plane autour d’une femme cannibale qui fait les gros titres. Une enquête sur un mari assassiné, une enquête médiatique sur une épouse anthropophage. Premier effet.
Second effet de croisement : la temporalité. L’histoire racontée nous mène avant le drame, puis après, dans une alternance parfois confuse que j’apprécie personnellement mais qui peut en refroidir plus d’un. J’aime cet effet chez Toni Morrison, il ne me dérange évidemment pas chez Maryse Condé, dont le style charmant est toujours clair. Avec le décès de son mari, Rosalie découvre de toutes nouvelles facettes de lui : si elle est convaincue qu’il était simplement au mauvais endroit au mauvais moment — car l’Afrique du Sud est violente, terriblement violente — elle comprend peu à peu que la police pense que le dit mari s’est fourré dans des problèmes plus gros que lui et que son entourage proche n’en pense pas moins. Quand la mort vient, les langues se délient : Rosalie emprunte à contre-cœur un chemin vers la vérité où tous ses souvenirs vont changer de couleur.
C’est ce que j’ai adoré dans ce roman : il est la représentation parfaite de la désillusion qui nous force à revoir le film de notre vie, à interpréter différemment des scènes qui étaient pourtant ancrées en nous, à peindre avec de meilleures nuances les caractères que l’on a rencontrés — chose que nous n’aurions jamais faite si nous n’avions pas été déçu ou trahi.
C’est le choc, quelque part, qui nous élève. Et Maryse Condé l’écrit avec une plume aussi mordante que douce.





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